24/01/2015

Un américain à Paris, pourquoi les artistes français détestent Jeff Koons

























Alors que la rétrospective Koons bat des records d'affluence au centre Pompidou, on pourrait imaginer que l'américain aurait perdu à Paris une partie de sa nature controversée.
Il n'en est rien, et pour de nombreux artistes et critiques, Koons reste l'homme à abattre. 
Passage en revue des raisons qui font de lui l'incarnation des dérives de l'art contemporain.

L'argent

Jeff Koons est, depuis la vente d'un de ses balloon dog pour 58,4 millions de dollars, l'artiste vivant le plus cher au monde. Il devient donc de manière assez logique le symbole de la spéculation sur le marché de l'art. 
On peut bien sûr critiquer cette bulle (qui finira bien, comme les autres, par exploser). Il y a quelque chose d'effectivement terrifiant dans l'idée que les artistes ne soient que des valeurs financières, dont on acquiert les œuvres uniquement pour les stocker dans des coffres en Suisse ou au Luxembourg en attendant les prochaines enchères.
De toute évidence, certains ultra-riches s'imaginent être mécènes quand en réalité leur collection n'est rien de plus qu'un autre portefeuille d'actions d'un type particulier. 
Mais arrivé à ce stade, on peut légitimement demander, quel rapport avec le travail de Koons ? 
Car, même si on peut trouver que celui-ci est (en partie) dénaturé quand il devient objet spéculatif, il faut reconnaître l'existence du travail de Jeff Koons. L'intérêt de la rétrospective actuelle est d'ailleurs de montrer la cohérence de la démarche de l'artiste sur 30 années de création, des ready-made des débuts aux dernières séries de sculptures.

Koons n'invente rien

Ce qui nous amène à la deuxième critique, celle du ready-made. - A ce titre on observera que ce n'est certainement pas un hasard que la rétrospective Koons coïncide avec la grande exposition Duchamp ; et que la plupart des détracteurs de l'américain voit dans son aîné une des figures majeures de l'art au 20ème siècle - .
L'expo Koons s'ouvre avec deux séries clairement duchampiennes. D'un côté les ready-made augmentés que sont les aspirateurs avec leurs présentoirs en néons, de l'autre les purs ready-made que sont les affiches Nike. 
Passé ces premières pièces, il faut reconnaître que ni les sculptures, ni les peintures ne peuvent être qualifiées de ready-made, même si Koons, c'est son côté pop, puise ses formes et figures dans les bandes dessinées, la publicité et même la pornographie, au lieu de chercher l'inspiration dans un monde intérieur supposé original. Ce qui lui vaut des procès, qu'il lui arrive de perdre.
Cependant voir Koons comme un vulgaire plagiaire relève d'une triple mauvaise foi :
- la citation existe de longue date dans l'histoire de l'art (Van Gogh-Manet pour ne donner qu'un exemple) et même si le geste contrevient aux lois sur le copyright, il reste légitime au vu d'une longue tradition...
- Koons ne prétend pas inventer ex nihilo ses formes et images, il revendique au contraire clairement ses sources d'inspiration
- enfin les objets et images ne sont jamais reproduits tels quels. S'inspirer d'une photo de mode pour faire une photo de mode c'est du plagiat, mais en faire une sculpture, c'est déjà autre chose. 
L'art de Koons n'est effectivement pas dans l'invention ou l'imagination de formes nouvelles, il est dans la transformation. Ce qui n’empêche aucunement certaines des pièces d'être de vraies peintures ou sculptures, et d'être belles.

Koons ne fait pas

Les détracteurs gardent ici encore une dernière carte dans leur manche. "Oui, on peut reconnaître que certaines sculptures ont un pouvoir hypnotique, que leur réalisation est assez spectaculaire, mais qu'est-ce que ça vaut, puisque c'est pas lui qui les fait ?"
Koons emploie effectivement, d'après les derniers chiffres à ce sujet, 128 personnes à temps plein, sans compter les prestataires extérieurs qui interviennent ponctuellement sur la réalisation de ses pièces. Contrairement à d'autres qui auraient tendance à le cacher, Koons adopte vis-à-vis de cette armée de petites mains une attitude décomplexée. On trouve souvent à ce propos cette citation : “I’m not physically involved in the production. I don’t have the necessary abilities, so I go to the top people.” (je ne suis pas physiquement impliqué dans la production. Je n'en ai pas les compétences nécessaires, donc je vais chez les meilleurs). 
Si le nombre d'assistants est effectivement étonnant, la pratique elle-même ne l'est pas. De l'atelier de Rubens aux marbres de Rodin, sculptés entre autres par Camille Claudel ou Bourdelle, de très nombreux artistes "classiques" sont connus pour des œuvres qu'ils n'ont pas à proprement parler réalisées.


Dans le fond toutes ces critiques ont en commun d'être des attaques ad hominem, et ne dépassent jamais ce qui reste un procès d'intention. Un tel succès ne peut pas venir sans compromission, on se sent obligé de trouver le pacte faustien qui expliquerait cette gloire et cette richesse (oubliant au passage que la carrière de Koons a connu de sérieux revers). Pour beaucoup, la détestation est telle qu'aller voir le travail, faire l'expérience de ces œuvres est tout bonnement inutile. 
C'est tout à fait dommage car cette rétrospective mérite d'être vue.
Ceux qui pensent que Koons ne se soucie pas du monde réel verront sa réflexion sur les frontières entre low et high-art. Les sérigraphies de publicités pour alcool, par exemple, mettent en évidence la manière dont l'abstraction n'est utilisée que pour s'adresser à un public CSP++, les affiches Nike, interrogent, elles, la manière dont les athlètes noirs sont mis en scène. Dans les deux cas, Koons propose un regard de sémiologue qui n'aurait pas déplu au Barthes des mythologies.
Dans les pièces de la période Celebration (dont font partie les célébres Balloon Dog) on prendra la mesure de l'exigence formelle de Koons. Si les sujets semblent d'une affreuse légèreté, la réalisation des pièces, de l'adaptation des motifs aux techniques de fabrication, est bluffante et transforment à chaque fois ces objets de culture pop en véritable objet d'art.
Enfin la dernière qualité qu'on trouve chez Koons est sa capacité à prendre des risques. La série Made in Heaven, mise en scène pornographique de sa rencontre amoureuse avec la Cicciolina, montre qu'il est prêt à aller au bout de ses idées, quand bien même elles impliquent d'être montré nu (et plus), de faire face à la critique et de perdre (temporairement) sa galerie.
Sous son vernis frivole, sa couche kitsch, Koons est un artiste bien plus sérieux qu'il n'y parait. 

























Liens

Photos prises par mes soins lors de la rétrospective Koons au centre George Pompidou

David Rybak