06/04/2014

Hip-hop et multiculturalisme

Peut-on librement puiser dans d'autres cultures que la sienne ?

Dans son article, L'Amérique a un problème avec ses pop-stars blanche, Mathilde Carton rapporte les critiques à l'encontre de Miley Cirus, Katy Perry ou Lana Del Rey pour leur utilisation d'éléments associés aux cultures afro-américaine ou latino.

Le papier liste les reproches faits aux chanteuses.
On commence par le plus évident : ne s'agit-il pas simplement d'une utilisation de ces codes à des fins commerciales ? De s'acheter une street credibility à peu de frais pour des chanteuses (en particulier l'ancienne Hannah Montana) qui ne connaissent rien de la rue, sinon les clichés déjà véhiculés par l'industrie musicale.

Une fois l'usurpation établie, la critique peut prendre un tournant plus radical. Le point pivot est le « clash » entre Miley et Jay-Z, via paroles de chansons et tweets, qui permet d’aboutir à l'analyse du blog Gradient Lair pour qui "la suprématie blanche empêche les Blancs de comprendre pourquoi ces appropriations culturelles cycliques constituent une arme d’oppression. (...) Ce n’est pas un compliment de voler, d’altérer et de profiter de ceux qui ont été les premiers à créer un art. Cette attitude est déshumanisante. Et le pire, c’est que ceux qui sont derrière cette opération de déshumanisation se marrent à gorge déployée, comme l’attitude de Miley le révèle.»

Il est difficile de prendre la défense de l'ancienne coqueluche Disney, et de ne pas comprendre comment la reproduction de certains stéréotypes peut être perçue comme profondément raciste. Il est légitime/normal/nécessaire de pouvoir questionner, analyser, critiquer le traitement des minorités dans les médias, dont l'industrie musicale fait évidement partie.

Néanmoins l'article et sa conclusion mettent profondément mal à l'aise. Un glissement s'opère : il ne s'agit plus de critiquer l'usage de certains archétypes (la danseuse noire plantureuse en mini short par exemple) mais l'appropriation culturelle en tant que telle. Dans son analyse, Trudy de Gradient Lair, pose deux hypothèses : d'une part qu'il existerait des cultures clairement séparées (noire/blanche/latino, etc), d'autre part qu'il est a priori souhaitable de préserver ces ensembles culturels.

On peut à ce stade prendre une pause pour lire l'interview d'Emmanuel Parent dans Libération, à l'occasion de l'exposition Big Black Music à la Cité de la musique.
Dans cet article, l'anthropologue et musicologue explique le paradoxe qu'il y a dans l'idée de musique noire : à savoir qu'il n'existe pas (contrairement à ce qu'on imagine souvent) de caractéristiques techniques propres à la musique noire et que malgré cela, cette culture noire existe de facto, car des artistes l'ont portée et théorisée en tant que telle.
Il explique aussi combien la musique noire a été influencée par la musique blanche, rappelant la proximité qui a existé, culturellement et socialement, entre les populations noires et irlandaises aux États-Unis au 19ème siècle.

A la relecture, on s'étonne du rôle de Jay-Z dans cette polémique.
Le rappeur apparaît dans l'article de Mathilde Carton comme un défenseur important d'un art noir, alors que dans le même temps il développe l'ambition d'être reconnu par les institutions culturelles traditionnellement associées à l'élite blanche.
Dans Picasso Baby, Jay-Z livre ainsi un tube qui respecte tous les codes du rap game tout en incluant des référentiels rarement vus dans la culture hip-hop. Sont donc bien sur cités les femmes/putes et les voitures de luxe mais aussi Koons, Picasso, Bacon, Da Vinci, Basquiat... Le fantasme n'est plus de régner sur la rue mais de trôner au Louvre, au Met ou au Moma.
Dans la logique de cette transformation en œuvre d'art, Jay-Z performe son morceau à la Pace gallery, avec de nombreuses guest stars, de Fab five freddy (obligatoire au vue des nombreuses références à Basquiat) à Marina Abramovic.
La nature de l’événement, comme les paroles de la chanson, témoignent de l'envie de faire entrer le rap dans la high culture / ce qui suppose de la faire sortir du cadre social et ethnique où il a pu être confiné (malgré les exceptions que sont les rappeurs blancs Beastie boys, Eminem ou House of Pain).

On retrouve ce même désir de reconnaissance, d’inscription du rap dans le domaine de l'art contemporain, chez d'autres acteurs du hip hop US.
On peut citer Nas, un temps le grand rival de Jay-Z, qui se présente aujourd'hui comme un "graphic classic song composer" (cf, no introduction de son dernier album Life is good). De même, le projet annoncé du Wu Tang de faire un album à exemplaire unique, afin de redonner de la valeur à la musique (application des théories de Walter Benjamin ?). L'opus serait en écoute en musée... Kanye West, qui aurait un temps planché sur un projet semblable, s'imagine dans sa tournée une filiation avec Jodorowsky...

Quoi de plus normal ?
De tous temps, les artistes ont trouvés des inspirations dans les formes et techniques d'ailleurs. Qu'il y ait des exemples d'appropriations critiquables, c'est une chose, nier que le processus de métissage culturel puisse être bénéfique en est une autre.
Quand Jay-Z revendique sa place au Moma, il fait exploser l'idée d'une culture noire autonome pour s'inscrire au contraire dans le fil d'une histoire de l'art blanche. Ce mouvement est légitime car le hip-hop dépasse depuis longtemps les ghettos de son origine. La rencontre entre sous cultures et mainstream a une double incidence, il permet la reconnaissance des rappeurs mais il provoque aussi l'entrée de leur vocabulaire stylistique dans le répertoire commun. Ce qui permet à Miley de rejouer des codes gangstas.

Derrière les attaques que subissent les popstars blanches, pointe l'idée de l'échec du multiculturalisme. La peur de la contamination culturelle se retrouve dans tous les groupes ethniques et catégories sociales. Pourtant, dans le même temps, les désirs d'échapper aux cadres stricts des genres n'a jamais été aussi fort, ni aussi simple.